En Tunisie, les chaînes de production de bouteilles plastiques tournent à plein régime, chaque minute, près de 3 000 unités sortent des lignes de production, mais derrière ce chiffre impressionnant se cache une réalité inquiétante : pour chaque litre d'eau embouteillé et vendu, jusqu'à trois litres d'eau potable sont consommés et perdus dans le processus industriel. Cette surconsommation s'étend à toutes les étapes de la production : transformation du pétrole importé en résine de PET, nettoyage des installations, refroidissement des bouteilles.
La résine de PET utilisée pour fabriquer les bouteilles est entièrement importée, principalement de Chine et d'Arabie saoudite. Ce transport sur plusieurs milliers de kilomètres, par cargo puis par camion, alourdit considérablement le bilan environnemental, en carbone émis et en ressources fossiles.
Ces millions de bouteilles à usage unique finissent rarement dans les filières de recyclage. Une grande partie se retrouve dans la nature puis dans la mer Méditerranée, déjà en crise écologique. Cette mer quasi fermée, qui met 90 ans à renouveler ses eaux, reçoit environ 730 tonnes de déchets plastiques chaque jour, selon l'Union pour la Méditerranée. Le littoral tunisien, long de 2290 kilomètres, subit directement cette crise. Chaque jour, près de 9,5 kg de plastique se déversent le long de chaque kilomètre de côte.
Les chiffres sont alarmants : certaines zones en Méditerranée atteignent plus de 2 millions de fragments de plastique par kilomètre carré, faisant de la Méditerranée la mer la plus polluée au monde en microplastiques — quatre fois plus que la fameuse île de plastique du Pacifique, selon le WWF.
Cette pollution n'est pas qu'un désastre écologique, elle pèse aussi lourd sur l'économie nationale. D'après la Banque mondiale, le coût annuel de la pollution plastique dépasse 2 % du PIB tunisien, soit près de 3 milliards de dinars. La facture inclut la dépollution des cours d'eau, la collecte des déchets, les soins liés aux maladies hydriques et l'impact négatif sur le tourisme, pilier majeur de l'économie.
Chaque gorgée d'eau en bouteille nous expose à une véritable marée de particules plastiques. Les dernières analyses par imagerie de diffusion Raman stimulée, publié en janvier 2024 dans la revue scientifique de la National Academy of Sciences PNAS, révèlent des chiffres vertigineux : 240 000 particules de micro et nanoplastiques par litre d'eau embouteillé en moyenne. Un niveau de contamination cent à mille fois supérieur aux estimations précédentes. L'autre réalité choquante relevé dans cette étude, c'est que 90 % de ces particules sont des nanoplastiques, leurs tailles constitue leur arme fatale. Contrairement au microplastiques, plus volumineux, ils traversent nos défenses naturelles comme si elles n'existaient pas. Barrière hémato-encéphalique, paroi placentaire, membrane pulmonaire : aucun rempart biologique ne leur résiste.
L'analyse post-mortem de tissus humains, publiée dans une étude publiée dans la revue Nature Medicine en 2025 a largement contribué à mettre en lumière la contamination cérébrale par ces particules. Cette étude s'appuie sur des autopsies réalisées de 2016 à 2024, montrant une accumulation qui s'accroît avec le temps. D'autres recherches italiennes et internationales confirment ces résultats et complètent les données sur les effets potentiels des nanoplastiques dans le cerveau, notamment en lien avec des pathologies neurodégénératives.
Les cerveaux de personnes décédées avec un diagnostic de démence racontent une histoire encore plus sombre. Leurs concentrations en plastique atteignent des niveaux stratosphériques : 26 076 microgrammes par gramme, soit cinq fois plus que la normale. Ces dépôts plastiques se nichent particulièrement autour des cellules inflammatoires et le long des vaisseaux sanguins cérébraux.
Corrélation à étudier, la causalité n'est pas prouvé, mais cette accumulation massive est intrigante, ces particules inertes pourraient-elles perturber les mécanismes neurologiques ? Déclencher des processus inflammatoires ? Favoriser la dégénérescence neuronale ? Autant de questions cruciales qui exigent des réponses urgentes.
L'ampleur de cette pollution corporelle, révélée seulement grâce aux progrès récents des techniques d'analyse, suggère que nous ne sommes qu'au début de la compréhension de ce phénomène. Une chose est certaine : les nanoplastiques ne sont plus une menace future, ils constituent une réalité présente qui colonisent déjà nos organismes.
En 1989, chaque Tunisien consommait en moyenne 7,5 litres d'eau embouteillée par an, ce chiffre a été multiplié par plus de 30 en l'espace de trois décennies, atteignant 244 litres en 2024 tandis que La moyenne mondiale s'établit à environ 50 litres par habitant et par an. le Tunisien consomme donc près de cinq fois plus que la moyenne planétaire. Cette disproportion témoigne d'un phénomène spécifique aux pays où la confiance dans l'eau du robinet s'est effondrée. Le nombre d'usines d'embouteillage a suivi la même courbe, passant de 5 unités en 1985 à près de 30 actuellement.
Les données récentes révèlent une dynamique en deux temps. Entre 2010 et 2022, la consommation a connu une croissance quasi continue, passant de 78 à 271 litres par habitant, soit une augmentation de 247% en douze ans. Cette progression s'est particulièrement accélérée à partir de 2017, avec des bonds annuels significatifs. Cependant, depuis 2022, on observe une inflexion : après avoir atteint un pic historique de 271 litres, la consommation s'est stabilisée autour de 244 litres en 2023 et 2024, ce tassement pourrait s'expliquer par plusieurs facteurs conjugués : la saturation progressive du marché et les contraintes économiques pesant sur le pouvoir d'achat des ménages tunisiens.
Dans les premières heures du matin, avant que la ville ne s'éveille, des silhouettes courbées parcourent les rues tunisiennes.
Chargées de sacs remplis de bouteilles plastiques et de cartons, elles incarnent le paradoxe d'un pays qui vante son modèle de recyclage tout en ignorant ceux qui le font fonctionner : les barbechas.
Dans les années 1990, la Tunisie se positionnait comme pionnière en Afrique avec ECO-LEF, le premier système africain de gestion des déchets d'emballages financé par une écotaxe imposée aux fabricants. Ce dispositif innovant devait révolutionner la gestion des déchets dans le pays et servir de modèle pour le continent.
Vingt-cinq ans plus tard, parmi les 180 entreprises adhérentes en 2004, il n'en reste qu'une trentaine aujourd'hui, selon la Chambre nationale des collecteurs et du recyclage (UTICA). Pourtant, le recyclage continue en Tunisie, non pas grâce au projet national qui devait porter cette ambition, mais grâce à celles et ceux que le système a choisi d'ignorer depuis le début : les barbechas, ces collecteurs informels qui opèrent dans l'ombre de l'économie officielle.
Les chiffres sont éloquents et révèlent l'ampleur du décalage entre discours et réalité. Selon les estimations de WWF et la banque mondiale, jusqu'à 80 % des déchets recyclés du pays passent par les mains des barbechas.
Sans reconnaissance officielle, sans protection sociale, sans salaire décent, ces hommes et femmes assurent quotidiennement une mission d'utilité publique. Le secteur formel, celui-là même qui a échoué à remplir sa mission, les accuse de constituer une « concurrence déloyale ».
Dans l'ombre des rues des quartiers populaires de Tunis, Intissar commence sa journée avant le lever du soleil. Cette mère de deux enfants, veuve, a dû réorganiser toute son existence autour de la collecte de plastique. « Je pars dès que je peux, mais je dois être de retour avant la sortie de l'école », explique-t-elle.
Des milliers de femmes, comme Intissar, portent le poids d'un métier qui brise les corps et use les âmes. Elles représentent une part importante des barbechas, bien que leur nombre exact reste difficile à établir en l'absence de statistiques officielles. L'invisibilité administrative reflète leur invisibilité sociale.
Selon l'Union Nationale de la Femme Tunisienne (UNFT), deux tiers des femmes barbechas travaillent à plein temps dont plus d'un tiers travaillent sept jours sur sept, sans congés, sans jours fériés, sans assurance maladie, sans droit au repos.
Pour survivre, ces femmes doivent ramasser des centaines de bouteilles chaque jour. Les chiffres donnent le vertige: un kilo de plastique, soit environ 30 bouteilles, se revend entre 0,5 et 0,9 dinars aux centres de collecte.
Pour gagner dix dinars, somme dérisoire qui ne suffit même pas à nourrir une famille pour une journée, il faut ramasser et transporter des sacs entiers représentant plusieurs centaines de bouteilles, souvent sur plusieurs kilomètres.
Le calcul est simple et brutal : une femme doit collecter entre 300 et 600 bouteilles par jour pour gagner l'équivalent de 9 à 18 dinars, soit moins que le salaire minimum garanti (SMIG). Sauf qu'à la différence d'un salarié officiel, elle ne bénéficie d'aucune sécurité sociale, d'aucune retraite, d'aucun congé maladie.
L'enquête sociologique menée par Mohamed Jouili, directeur du département de Sociologie à la Faculté des Sciences Humaines et Sociales de Tunis, Université de Tunis met en lumière une réalité rarement décrite mais omniprésente : l'invisibilité sociale délibérée à laquelle recourent de nombreuses femmes barbechas pour se protéger.
Travailler dans les déchets expose non seulement à la fatigue physique et aux risques sanitaires, mais aussi à un jugement social brutal. Pour échapper aux regards méprisants, certaines choisissent de s'éloigner de leur quartier d'habitation.
L'UNFT dresse un profil sociodémographique précis qui révèle les mécanismes d'exclusion à l'œuvre : 56 % des femmes barbechas sont analphabètes, conséquence d'un système éducatif qui n'a pas su les atteindre ou les retenir. Près de 60 % ont plus de 50 ans, un âge où les opportunités d'emploi se raréfient drastiquement.
Beaucoup sont veuves, divorcées ou célibataires sans soutien familial, rejetées par une société qui peine à accepter l'autonomie des femmes seules. Même parmi les femmes mariées (47 %), un nombre significatif portent seules la charge financière d'un foyer où le mari est malade, dépendant, au chômage de longue durée, ou simplement absent.
Elles ne sont pas entrées dans ce métier par choix ou par vocation. Elles y ont été poussées par la pauvreté, l'absence de protection sociale, l'effondrement des solidarités familiales, et le manque cruel d'emplois accessibles aux femmes peu qualifiées.
Depuis trois ans, la crise économique et migratoire a aggravé la compétition pour la survie dans les rues tunisiennes. Des personnes migrantes d'origine subsaharienne, piégées en Tunisie après l'échec de leur tentative de traversée vers l'Europe, se tournent elles aussi vers la collecte de plastique.
Sans papiers, sans droits, sans filet de sécurité, elles représentent la strate la plus vulnérable de ce système déjà brutal.
Fatima, Ivoirienne de 58 ans, porte sur son corps et dans son récit les traces de toutes les violences de la migration. Son témoignage révèle une triple discrimination qui s'entremêle et se renforce : parce qu'elle est chiffonnier, parce qu'elle est femme, parce qu'elle est noire.
Certains centres de collecte refusent purement et simplement de racheter leur collecte. D'autres acceptent, mais leur proposent des prix inférieurs au marché : là où une Tunisienne reçoit 0,9 dinars le kilo, Fatma n'en reçoit que 0,6.
Consommateur mondial d'eau embouteillée
Alors que 86% des logements sont raccordés au réseau d'eau potable de la SONEDE, à peine 36% des ménages osent encore boire cette eau. Le reste préfère dépenser des centaines de dinars chaque année pour acheter de l'eau en bouteille, transformant le pays en 4ème consommateur mondial d'eau embouteillée.
Les chiffres du Recensement Général de la Population et de l'Habitat 2024 sont sans appel : sur 3,5 millions de ménages tunisiens, 1,4 million boivent principalement de l'eau embouteillée, contre seulement 1,25 million qui consomment l'eau du robinet. Pour la première fois dans l'histoire du pays, l'eau minérale est devenue la principale source d'eau de boisson, devançant le réseau public.
Ce fossé de plus de 50 points entre le taux de raccordement et la consommation effective révèle une crise de confiance profonde. Près de 1,76 million de foyers paient leur abonnement SONEDE tout en achetant de l'eau embouteillée pour boire. Une double dépense qui pèse lourd : entre 135 et 140 dinars par mois uniquement pour l'eau de boisson, soit plus de 1.600 dinars par an.
Derrière les chiffres moyens se cache une réalité sociale brutale
La consommation d'eau embouteillée est directement corrélée au niveau de développement et au pouvoir d'achat. Plus une région est pauvre, moins elle consomme d'eau en bouteille. Cette corrélation implacable révèle une vérité dérangeante : ce n'est pas la confiance dans l'eau du robinet qui détermine la consommation d'eau embouteillée, mais la capacité financière à s'en procurer.
Axe Y unique (zéro au centre).
Survolez un gouvernorat pour la comparaison détaillée.
Les gouvernorats les moins développés affichent les taux de consommation d'eau embouteillée les plus faibles. Cette situation crée un paradoxe cruel : les régions qui ont l'eau du robinet de moins bonne qualité, avec les infrastructures les plus vétustes et les coupures les plus fréquentes, sont aussi celles où la population n'a pas les moyens d'acheter de l'eau embouteillée.
À l'inverse, les zones urbaines aisées, qui bénéficient pourtant du meilleur service de la SONEDE, sont celles qui consomment le plus d'eau embouteillée (52,52% des ménages urbains). Ce n'est donc pas la qualité objective de l'eau qui détermine la consommation, mais le pouvoir d'achat.
Une baisse de consommation qui ne signifie rien : Lorsque la consommation d'eau embouteillée baisse dans certaines régions, il serait tentant d'y voir une amélioration de la qualité de l'eau du robinet. La réalité est bien plus sombre : cette baisse reflète simplement l'incapacité croissante des ménages à se payer de l'eau en bouteille face à la dégradation de leur pouvoir d'achat.
Les habitants de ces régions n'ont pas retrouvé confiance dans leur eau du robinet. Ils sont simplement contraints de la boire, faute de moyens. C'est une résignation forcée, pas un choix éclairé. Cette situation expose les populations les plus vulnérables aux risques sanitaires liés à une eau de moindre qualité.
Malgré un stress hydrique parmi les plus sévères au monde, avec moins de 400 m³ d'eau disponibles par personne et par an, la Tunisie affiche le deuxième prix le plus bas au monde pour l'eau embouteillée, juste derrière l'Égypte.
Selon une analyse comparative portant sur 92 pays réalisée en septembre 2022, la Tunisie se classe au deuxième rang des pays où l'eau embouteillée est la moins chère au monde. Une bouteille de 1,5 litre coûte en moyenne 0,30 dollar en Tunisie (environ 0,90 dinar), contre 0,14 dollar en Égypte.
Un classement mondial qui défie toute logique :
• Moyenne mondiale : 0,70 dollar (2,3 fois plus cher qu'en Tunisie)
• Australie et Philippines : 2,02 dollars (6,7 fois plus cher)
• Norvège : 1,74 dollar (près de 6 fois plus cher)
• France : environ 0,70 dollar (2,3 fois plus cher)
C'est là tout le paradoxe : un pays classé en situation de pénurie hydrique absolue vend son eau embouteillée moins cher que 90 pays sur 92. La Norvège, qui dispose de ressources en eau parmi les plus abondantes au monde, vend son eau 6 fois plus cher que la Tunisie qui voit ses barrages s'assécher année après année.
Ce prix dérisoire facilite la consommation massive et accélère l'épuisement des nappes phréatiques exploitées par les 30 usines d'embouteillage qui pompent 3 milliards de litres par an. Un cercle vicieux où le pays brade sa ressource la plus rare.
Le stress hydrique visualisé : une ressource en eau critique à travers tout le territoire
Mais la méfiance des Tunisiens envers l'eau du robinet n'est pas une hallucination collective. Elle repose sur des faits tangibles et mesurables qui justifient pleinement cette défiance.
Le réseau tunisien de distribution d'eau s'étend sur 59 000 kilomètres de canalisations. Un chiffre impressionnant qui cache une réalité alarmante : 20% de ces canalisations ont dépassé les 50 ans d'âge. Ces tuyaux vétustes, souvent en fonte ou en amiante-ciment, se corrodent, se fissurent et contaminent l'eau qu'ils transportent.
Le taux de rendement du réseau ne cesse de diminuer, année après année. L'eau qui quitte les stations de traitement arrive altérée aux robinets des consommateurs, chargée de résidus métalliques, de rouille ou de particules issues des canalisations dégradées. Dans certains quartiers, l'eau prend une teinte brunâtre après quelques heures de stagnation, un spectacle qui suffit à dissuader n'importe quel consommateur.
Les études bactériologiques ne laissent aucun doute : l'eau du robinet ne répond pas aux normes. Le taux de non-conformité bactériologique des échantillons d'eau est passé de 6,95% en 2016 à 13,6% en 2023. En sept ans, la situation s'est détériorée de manière continue et inquiétante, avec un doublement quasi-total du taux de non-conformité.
Une détérioration continue qui justifie la méfiance croissante des citoyens
Ce n'est pas une perception, c'est un fait scientifique établi et mesurable année après année. La méfiance n'est donc pas irrationnelle : elle est la réponse logique à une réalité qui se dégrade continuellement.
La situation est probablement plus préoccupante que ne le suggèrent ces chiffres officiels. Les contrôles ne couvrent pas tous les points du réseau, et les résultats des analyses dans les zones rurales ou périphériques sont souvent moins documentés.
Au-delà des analyses, c'est souvent une perception immédiate qui scelle le destin de l'eau du robinet : son goût. Le chlore, utilisé massivement pour garantir la désinfection, confère à l'eau une odeur et un goût particulièrement désagréables, surtout durant les mois chauds où les doses sont augmentées.
Ce désagrément sensoriel constitue le premier motif de rejet. Peu importe que les analyses garantissent la potabilité : si l'eau sent fort le chlore, si elle laisse un arrière-goût métallique, le consommateur la rejette. La perception immédiate l'emporte sur les statistiques.
Dans les régions intérieures, les coupures d'eau sont devenues si fréquentes qu'elles rythment le quotidien des habitants. Certaines localités ne reçoivent de l'eau qu'un jour sur deux, voire un jour sur trois en période estivale.
Ces interruptions régulières créent un cercle vicieux : l'eau stagnante dans les canalisations pendant les coupures favorise le développement bactérien. Lorsque le service reprend, c'est souvent une eau douteuse qui sort des robinets, confirmant les pires craintes des usagers.
Le district 4 (Sfax, Sidi Bouzid, Gafsa et Tozeur), déjà identifié comme le moins favorisé en termes de raccordement, subit également ces coupures de manière plus sévère que les zones côtières. Cette réalité alimente un sentiment d'injustice : pourquoi payer un abonnement pour un service aussi défaillant ?
Une investigation sur le fardeau invisible porté quotidiennement par les femmes tunisiennes dans l'accès à l'eau
L'accès à l'eau potable, droit fondamental inscrit dans les constitutions et au cœur de l'Objectif de Développement Durable 6, demeure un défi majeur qui révèle des disparités sociales profondes. En milieu rural particulièrement, la crise hydrique ne touche pas tous les individus de la même manière : les femmes en supportent le fardeau le plus lourd, tout en restant exclues des instances de décision.
Cette réalité soulève des questions essentielles sur l'équité, la gouvernance et la durabilité de nos sociétés face au stress hydrique croissant. L'analyse des données récentes révèle l'ampleur de ces inégalités et leurs conséquences multiples sur la vie des femmes rurales.
Malgré des avancées notables dans l'accès à l'eau potable, avec des taux de desserte atteignant 100 % en milieu urbain et 95,3 % en milieu rural selon SONEDE, ces moyennes nationales dissimulent des réalités régionales profondément préoccupantes.
Selon les données de RGPH 2024, l'analyse des cinq districts révèle un écart considérable de 14,4 points de pourcentage entre le district le mieux desservi et le moins bien loti. Le District 5, avec un taux de raccordement de 94,1 %, et le District 2, affichant 93,5 %, se rapprochent des objectifs nationaux. En revanche, le District 4 ne dépasse pas 79,7 % de raccordement, laissant plus d'un cinquième de sa population sans accès direct à l'eau potable.
Soit 0,9 % des ménages tunisiens – environ 108 000 personnes – continuent de s'approvisionner en eau auprès de sources non aménagées, notamment des oueds. En milieu rural, cette proportion grimpe à 3,2 % des ménages.
Derrière chaque robinet fermé, chaque réserve vide, il y a souvent une femme qui lutte pour maintenir l'équilibre domestique.
En Tunisie, comme dans de nombreux pays, la gestion de l'eau au quotidien repose largement sur les épaules des femmes. Elles mesurent la quantité nécessaire pour cuisiner, laver, s'assurer que les enfants peuvent boire, même dans les périodes de pénurie. Elles doivent anticiper les coupures, prévoir des réserves, jongler entre les différents usages : boire, cuisiner, laver, arroser un jardin potager modeste.
Ce rôle invisible se traduit aussi dans les coûts financiers : achats de petites bouteilles, bidons plastiques, solutions de secours d'eau (distribution privée). Chaque dinar dépensé pour sécuriser l'eau du ménage vient souvent d'un budget déjà serré — celui de la femme ou du foyer — sans qu'on n'en rende toujours compte dans les calculs macroéconomiques.
Dans certaines familles rurales, quand l'eau du puits ou du robinet n'est pas fiable, c'est la femme qui part tôt le matin chercher des bidons d'eau, souvent payés à prix fort dans des points de vente informels. Le temps, l'énergie, les efforts : tout compte, mais rarement reconnu.
L'insuffisance de l'approvisionnement en eau se traduit concrètement par un accroissement dramatique du travail domestique non rémunéré des femmes.
Dans les zones où le taux de raccordement reste faible – comme dans le District 4 où plus de 20 % de la population n'est pas raccordée – ce sont principalement les femmes et les filles qui doivent consacrer des heures chaque jour à la corvée d'eau. Cette réalité prend des dimensions alarmantes lorsqu'on la quantifie.
Le recensement de 2024 révèle que la taille moyenne des ménages tunisiens est de 3,45 personnes, légèrement plus élevée en milieu rural (3,73 personnes). Pour un ménage rural nécessitant environ 100 litres d'eau par jour pour les besoins essentiels, une femme doit effectuer entre 4 et 5 allers-retours quotidiens vers la source d'eau la plus proche lorsque le ménage n'est pas raccordé au réseau.
Ce temps considérable s'ajoute aux responsabilités déjà écrasantes dans les activités agricoles, les soins aux enfants et aux personnes âgées, la préparation des repas et l'ensemble des tâches domestiques. Cette double, voire triple charge de travail, limite drastiquement les opportunités d'éducation, de développement personnel, de formation professionnelle et de participation économique des femmes.
Quand les infrastructures sont déficientes, les coupures fréquentes ou les conduites asséchées, c'est souvent les femmes et les filles qui subissent le plus.
Dans certaines régions rurales, elles doivent parcourir des kilomètres pour atteindre un puits, une citerne ou un point d'eau potable. Le retour est chargé de bidons, parfois mal adaptés, lourds et difficiles à transporter.
Ces déplacements coûtent du temps — temps scolaire pour les filles, temps de repos pour les femmes — et exposent parfois à des risques (accidents, harcèlement, fatigue). À cela s'ajoute le coût monétaire : s'approvisionner en eau auprès de vendeurs privés, souvent à un prix bien plus élevé que l'eau municipale.
Les chiffres du RGPH 2024 révèlent une réalité souvent invisible : 3,23% des ménages ruraux ont leur source d'eau principale à plus de 10 kilomètres. Des milliers de familles dépendent de femmes qui parcourent ces distances quotidiennement.
Les problèmes liés à l'eau et à l'assainissement ont des conséquences directes et multiples sur la santé des femmes et l'éducation des filles.
L'absence d'accès direct à l'eau potable expose les femmes à des risques sanitaires accrus et multiformes. Les 31 250 ménages (0,9 % au niveau national, 3,2 % en milieu rural) qui dépendent encore de sources non aménagées comme les oueds sont confrontés à une eau de qualité douteuse, souvent contaminée par des déjections animales, des résidus agricoles ou des pollutions diverses.
Les filles pubères sont particulièrement affectées. En période de menstruation, l'absence d'installations sanitaires adéquates et d'eau courante dans les écoles conduit à un absentéisme régulier, estimé à 3 à 5 jours par mois. Sur une année scolaire, cela représente une perte de 30 à 50 jours de cours, compromettant gravement leur réussite éducative et leurs perspectives d'avenir.
Les Groupements de Développement Agricole jouent un rôle clé dans l'organisation locale de l'eau, mais la participation féminine reste anecdotique.
Bien que les femmes soient les principales utilisatrices de l'eau pour les besoins domestiques, les premières affectées par sa pénurie et les plus mobilisées pour son approvisionnement, elles demeurent largement absentes des structures de gouvernance et de décision relatives à la gestion des ressources hydriques.
La place de la Tunisie parmi les plus grands consommateurs d’eau embouteillée au monde n’est que le sommet de l’iceberg. Au-dessous, s’accumulent des causes structurelles : dégradation de la qualité de l’eau du robinet, pénurie et coupures récurrentes, chaînes de traitement mal maîtrisées, infrastructures vétustes, priorisation sectorielle et territoriale qui contourne l’équité.
La responsabilité de l’État est engagée. En deux décennies, la gestion en mode « crise » a remplacé une vision de long terme. Les régions rurales et intérieures subissent des services plus rares et de moindre qualité, tandis que les territoires touristiques sont souvent préservés. Le résultat : une confiance publique fracturée et une fuite vers la bouteille perçue comme « sûre », malgré son coût total exorbitant.
Et comme toujours, l’injustice frappe d’abord les plus vulnérables. Femmes et filles gèrent la rareté au quotidien (transport, stockage, arbitrages budgétaires). Les personnes migrantes et les ménages précaires paient plus cher et s’hydratent moins bien. L’inégalité hydrique est une inégalité de dignité.
La bouteille n’est pas une solution. C’est un signal d’alarme.
Sélection des principales sources utilisées dans l’article. Liste complète disponible sur demande / dépôt annexe.
Crédits visuels : photos Unsplash, Ilyes Gaidi ; vidéo © Ilyes Gaidi.
Texte & data journalisme : © 2025 — Récit d’une Bouteille / Sourdi.tn.
Contact : contact@lestudio.tn — Requêtes de reproduction, partenariats, jeux de données.
Ce travail a été effectué dans le cadre du programme de formation et mentorat en “Data journalism” lancé par le Fonds des Nations Unies pour la Population en Tunisie -UNFPA, le Groupe de la Banque Mondiale , et le Centre de la Femme Arabe pour la Formation et la Recherche-CAWTAR, dans le cadre du programme « Renforcement de la culture des données en Tunisie -TDLP»